À Niamtougou comme à Kouvé, des témoignages recueillis montrent que l’accès à la planification familiale ne dépend pas uniquement de la disponibilité des méthodes contraceptives. Pour certaines femmes et jeunes filles, le regard social, les idées reçues et surtout la pression du conjoint peuvent peser lourdement sur une décision qui touche pourtant directement à leur santé reproductive.
À 23 ans, une jeune femme de Niamtougou, au nord du Togo avait une préoccupation précise : savoir comment éviter une grossesse non désirée. Elle connaissait déjà l’existence de la planification familiale, mais souhaitait obtenir davantage d’informations auprès d’un professionnel de santé.

Elle s’est rendue dans un centre de santé de son village, initialement pour un problème lié à une infection sexuellement transmissible. Profitant de sa présence, elle a demandé des renseignements sur les méthodes contraceptives. Selon son récit, sa démarche n’a pas reçu l’accueil qu’elle espérait.
« Toi, un enfant, qu’est-ce que tu fais avec une méthode de contraception ? », affirme-t-elle avoir entendu de la part du prestataire.
Elle rapporte également que la contraception lui aurait été présentée comme une pratique associée à la débauche et à la prostitution. Pour cette jeune femme, le sentiment d’avoir été jugée a été plus marquant que les informations recherchées. Elle explique qu’elle a ressenti de l’humiliation alors qu’elle était venue simplement se renseigner.
Son contexte familial renforçait aussi sa crainte. Son père est pasteur et, dans son entourage, les règles religieuses condamnent les relations sexuelles avant le mariage. Elle affirme pourtant être déjà sexuellement active et explique que sa démarche visait précisément à éviter une grossesse. Après cette expérience, elle dit ne plus être retournée dans un centre de santé pour demander des informations sur sa santé sexuelle.
Le poids du regard social
Le récit de cette jeune femme n’est pas isolé dans les difficultés évoquées par certains professionnels de santé. À Kouvé, dans la préfecture de Yoto, Viviane Sheba Ayoko Wilson-Bahun, sage-femme au centre de santé, observe régulièrement des obstacles qui dépassent la simple question de l’accès aux méthodes contraceptives. Selon elle, les jeunes femmes font parfois face à une pression morale importante.
« Beaucoup de personnes dans l’entourage pensent que la planification familiale est destinée aux femmes qui mènent une vie de débauche », explique-t-elle.
Chez les femmes mariées ou déjà mères, la pression peut prendre une autre forme. La sage-femme évoque notamment l’opposition de certains conjoints et les craintes concernant les conséquences supposées de la contraception. Certains hommes, rapporte-t-elle, pensent que les méthodes contraceptives pourraient rendre leur épouse stérile ou malade. D’autres associent l’espacement des naissances à une forme d’indépendance économique de la femme.
« Certains maris estiment que si la femme espace ou limite les naissances, elle aura plus de temps pour mener des activités génératrices de revenus et devenir financièrement indépendante », rapporte-t-elle.
Derrière ces perceptions se trouve donc une autre question : qui décide de la contraception au sein du couple ?
Des idées reçues qui persistent
Pour Viviane Sheba Ayoko Wilson-Bahun, les rumeurs constituent également un frein important. Certaines femmes craignent les effets secondaires de certaines méthodes, tandis que d’autres ont entendu dire que la contraception pouvait provoquer des maladies ou entraîner une infertilité définitive. Ces inquiétudes peuvent conduire certaines femmes à hésiter ou à abandonner une méthode. Chez les adolescentes et les jeunes femmes, la peur du jugement et le coût des méthodes viennent également compliquer l’accès, selon la professionnelle de santé.
Pourtant, au niveau national, l’accès des jeunes à une information adaptée fait partie des objectifs affichés par les autorités sanitaires et leurs partenaires. Dans un document publié en octobre 2025, l’UNFPA indique que le Togo cherche notamment à garantir aux adolescents et aux jeunes une information complète ainsi que des services adaptés à leur âge et à leurs besoins, afin de leur permettre de faire des choix éclairés en matière de santé sexuelle et reproductive.
Une information encore insuffisante
Les chiffres disponibles montrent que le besoin reste important. Selon l’UNFPA Togo, le pays s’était fixé comme objectif de réduire les besoins non satisfaits en planification familiale de 23,5 % en 2024 à 23 % en 2025. Le pays visait également une hausse de la prévalence contraceptive moderne chez les femmes en union, de 26,3 % en 2022 à 32 % en 2026, et chez l’ensemble des femmes, de 23,2 % à 29,5 % sur la même période.
L’organisation accorde une attention particulière aux adolescents et aux jeunes, mais aussi aux femmes en âge de procréer vivant en milieu rural, considérés comme des groupes pouvant rencontrer davantage d’obstacles dans l’accès aux services de planification familiale. Un autre chiffre communiqué par l’UNFPA en septembre 2025 donne une idée de l’ampleur du défi : le besoin non satisfait en planification familiale était estimé à 32,2 % en 2022, et atteignait 48,8 % chez les adolescentes, selon les données citées par l’organisation.
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Ces chiffres ne racontent cependant qu’une partie de l’histoire. Derrière une personne qui ne recourt pas à une méthode contraceptive peuvent se cacher une difficulté financière, une information insuffisante, la peur des effets secondaires, une mauvaise expérience dans un centre de santé ou encore l’opposition d’un partenaire.
Quand le choix se heurte au conjoint
Dans une autre localité au sud-est du Togo1, un cas illustre jusqu’où cette pression peut aller. Selon un récit que nous avons recueilli, une femme ayant récemment accouché souhaitait éviter une nouvelle grossesse. Après des violences sexuelles conjugales, elle craignait notamment une grossesse rapprochée et avait choisi un implant contraceptif. Mais son mari, qui ignorait initialement cette décision, s’y est opposé lorsqu’il l’a appris. La femme a ensuite été expulsée du domicile avec ses enfants et son mari lui a posé comme condition de retour le retrait de l’implant. Elle a finalement accepté de retirer l’implant et s’est tournée vers une autre méthode plus discrète. Mais elle n’a pas pour autant renoncé à sa volonté d’éviter une grossesse.
Ce récit, montre surtout une réalité : lorsque le choix contraceptif provoque des tensions dans le couple, l’accès à une méthode peut devenir une véritable épreuve.
La disponibilité ne suffit pas
Pour autant, les difficultés ne sont pas les mêmes partout.Dans certaines localités, des professionnels de santé affirme que leur centre ne connaît actuellement pas de problème particulier de disponibilité des méthodes contraceptives. Cette situation rappelle que les ruptures de stock ne constituent pas le seul obstacle.
À l’échelle nationale, le Togo travaille néanmoins à renforcer la sécurité contraceptive. Du 22 au 26 septembre 2025, Kpalimé a accueilli un exercice national de quantification pluriannuelle des produits de santé sexuelle et reproductive et de planification familiale, avec l’appui de l’UNFPA. L’objectif était notamment d’anticiper les besoins, d’éviter les ruptures de stock et de garantir la continuité des services. Le pays visait ainsi à faire passer la proportion de formations sanitaires sans rupture de stock au cours des trois mois précédents de 36,9 % à 70 % en 2026, selon l’UNFPA.
Ces efforts montrent que la disponibilité des produits reste un enjeu important. Mais les témoignages recueillis suggèrent qu’une méthode disponible ne garantit pas automatiquement son utilisation.
Au-delà de la méthode, la question du choix
Pour une femme ou une jeune fille qui souhaite éviter ou espacer une grossesse, le parcours peut donc être semé d’obstacles : trouver une information fiable, pouvoir payer une méthode, surmonter la peur des effets secondaires, affronter les préjugés ou obtenir l’accord explicite ou implicite du conjoint.
Le problème ne se situe alors plus uniquement dans la pharmacie ou dans le stock du centre de santé. Il peut aussi se trouver dans les mentalités, les rapports de pouvoir au sein du couple et la manière dont les jeunes femmes sont accueillies lorsqu’elles demandent des informations. Il faut mieux alors faire connaître aux femmes leur possibilité d’accéder à la planification familiale et de choisir une méthode en fonction de leurs besoins.
Sur le terrain, les objectifs nationaux affichés sont donc confrontés à une réalité plus complexe : mettre des contraceptifs à disposition est une étape ; permettre aux femmes et aux jeunes d’accéder à une information de qualité, d’être accueillis sans jugement et de pouvoir faire des choix éclairés en est une autre.

Entre la décision de ne pas avoir une grossesse et la possibilité réelle de la prévenir, il existe donc parfois un long chemin. Et sur ce chemin, l’accès à la contraception ne dépend pas seulement de la méthode disponible, mais aussi de la possibilité, pour chaque femme, de demander de l’information et d’être entendue sans être réduite aux préjugés qui l’entourent.
- Pour cause d’anonymat, nous avons pas mentionner la localité ↩︎



